Le 30 juin le réseau du Minitel est définitivement coupé. Objet pionnier de la télématique, le Minitel est une aventure technologique française unique, éclipsée par le Web
Le Minitel tire sa révérence après 30 ans de service : le 30
juin 2012 le réseau Transpac qui est derrière les fameux 3611, 3615, 3616 etc,
est définitivement fermé, faute de rentabilité. Devenu un objet familier des
foyers français dans les années 80, le boîtier marron à l’écran bicolore a été
ringardisé avec l’arrivée du web à la fin des années 90. Pourtant, sa création
et sa mise à disposition de tous les foyers français était une vraie première
dans le domaine de la télématique.
Ecran et clavier, des nouveautés!
Lorsque le projet est officiellement lancé en 1978, l’informatique
individuelle est balbutiante (le premier Macintosh sort en 1984) ; Internet est
inconnu du grand public, il est cantonné à quelques laboratoires américains.
C’est dans ce contexte qu’à la direction générale des télécommunications (DGT)
la décision est prise de créer un annuaire électronique et de le mettre entre
les mains de monsieur et madame tout-le-monde. « Or les Français n’ont
jamais utilisé de dispositif écran+clavier à cette époque », rappelle
Benjamin Thierry, du Centre de recherche en histoire de
l’innovation (CRHI, PRCE Paris-Sorbonne), à l’occasion du colloque sur la fin du
Minitel organisé le 29 juin par l’Institut des sciences de la communication du
CNRS.
Dès 1980 commencent les phases d’expérimentations en Bretagne pour
l’annuaire, puis à Vélizy en 81 pour les services, avant le lancement national
en 1982. « L’utilisateur est au centre du développement, souligne
Benjamin Thierry, alors qu’à cette époque du côté de l’informatique tout
tourne autour du concepteur ». De multiples questions se posent sur la
forme du dialogue entre l’interface et l’utilisateur, sur les touches du clavier
et leurs fonctions. Au départ, « des terminaux sont conçus avec un clavier
alphabétique mais les utilisateurs le rejettent », raconte
Jean-Paul Maury, qui pilotait ces expérimentations à la DGT. Le
clavier azerty des machines à écrire est donc adopté.
Jackpot pour la presse
« Dans cette phase de tests les craintes de la presse écrite s’expriment
vivement », rappelle de son côté Thierry Vedel, du Cevipof
(CNRS). La presse, PQR en tête, a peur d’une concurrence déloyale sur le marché
publicitaire. Relayées par les parlementaires, ces pressions aboutissent à
l’obligation d’avoir un numéro de commission paritaire pour offrir des services
sur le Minitel. Un avantage énorme pour les éditeurs de presse, qui
le possède déjà, et qui finalement font des millions de bénéfices avec les
services du Minitel, en particulier les messageries roses.
En 1993, le Minitel équipe 6,5 millions de foyers. « La gratuité du
terminal, la simplicité de la tarification (au prorata du temps sur la note de
téléphone), l’architecture du système qui fait de la DGT le simple transporteur
des données, et non l’hébergeur de tous les services, sont des éléments clefs de
la réussite du Minitel », analyse Thierry Vedel. À la même époque, les
expériences de télématique similaires lancées en Grande-Bretagne et en Allemagne
(utilisant les téléviseurs et un décodeur) n’ont pas beaucoup de succès.
Cyclades et Transpac, deux réseaux concurrents?
Revers de la médaille : on a souvent accusé le Minitel d’avoir retardé l’installation de l’internet en France. Un faux procès ? Rappelons que dans les années 70 en France un groupe de chercheurs de l’Institut de recherche en informatique et en automatique, autour de Louis Pouzin, développe le réseau Cyclades, sur le mode de l’Arpanet américain, précurseur de l’internet. L’idée est d’avoir un réseau ouvert, reliant à l’époque des centres universitaires. La DGT finance le projet Cyclades en même temps qu’un autre projet, RCP, hébergé lui au Centre national d'études des télécommunications. A la fin des années 70 la DGT cesse de financer Cyclades tandis que le RCP donne naissance au réseau Transpac.
Il est tentant d’y
voir une erreur a posteriori mais Pascal Griset,
chercheur au CRHI (Sorbonne), tempère ce diagnostic. « Aux Etats-Unis, le
grand opérateur télécom AT&T refuse de s’engager dans l’Arpanet dans les
années 70 : il n’y voit pas de rentabilité économique. C’est la Fondation
nationale des sciences américaine (NSF) et les universités qui continuent de
porter le projet. » Deux logiques s’affrontent via ces deux types de
réseaux : l’un porté par des informaticiens, ne se souciait pas de rentabilité ;
l’autre, porté par des ingénieurs des télécoms, répond à une exigence de
rentabilité économique. Et dans ce domaine, avant d’être détrônée par le « world
wide web », le Minitel a fait ses preuves.
C.D.
Sciences
et avenir.fr
29/06/12


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